Henri Bourrasier, pilote de B26 ayant décollé de Lyon-Bron, nous raconte le crash dont il fut victime à Colombier-Saugnieu, commune où se situe aujourd'hui l'aéroport de Lyon Saint-Exupéry :

Le 26 février 1945 : une importante mission sur l'Allemagne est confiée au Groupe de bombardement " Bretagne ". Briefing, identification de l'objectif... Tous les renseignements sur le tracé de la route, axe de bombardement, nombre de tubes de Flak, photos, les ordres étant donnés, nous voici sur la ligne de vol.

Notre avion, le B-26 , " Marauder " N° 32, est chargé de 2 tonnes de bombes. Équipage : s/It Pierre HENTGES, pilote ; sergent BOURRASSIER, copilote ; s/lt DRAVERT, mécanicien ; s/It PERNOT, navigateur ; sergent VEZAN, mitrailleur de tourelle ; sergent MOULARD, radio.

L'équipage embarque et, à son poste, chacun procède à ses vérifications d'usage ; "check-list " pour les pilotes, tout est en ordre.

Une vingtaine de , " Marauder " réchauffent leurs moteurs. Il fait froid et les mécanos au sol, enveloppés dans leurs " moumoutes ", s'assurent, avant que nous ne quittions le parking, que tout tourne rond.

Puis, c'est l'heure " H ". Le pilote " leader " annonce, " roulage " par radio et, selon un ordre bien établi - la position en vol de groupe - chaque avion prend sa place. Arrive notre tour...

Alignement... une vision globale du tableau de bord en balayage... tout va bien. Devant nous, l'avion précédent est sur le point de décoller. 52 pouces de pression d'admission, et c'est parti... Décollage, le train est rentré et, aussitôt, des " ploufs " de plus en plus forts se produisent sur le moteur droit, de telle sorte qu'il fait un sixième de tour sur son berceau à chaque fois que des flammes s'échappent en retour par les prises d'air du capotage. C'est impressionnant, 2 000 CV en colère. Nous vidons les extincteurs, sans succès. Et pas question de larguer les bombes car l'ouverture des trappes nous ferait perdre 10 noeuds dont nous avons bien besoin.

A l'altitude à laquelle nous sommes, il n'est pas question de la moindre évolution. Le s/lt HENTGES contrôle parfaitement l'avion mais il est juste temps quand se présente devant nous un champ tout proche d'un village, avec son clocher qu'il faut à tout prix éviter. " On se crashe! "

Combien de temps sommes-nous restés prisonniers dans cet amas de tôles? Seuls les témoins de ce moment funeste pourraient le dire. Nous sommes tous assommés, blessés et, malheureusement, DRAVERT et MOULARD sont morts.

J'ai la tête nue car ma casquette de laine US a disparu. J'ai le visage ensanglanté et je sens du chaud qui coule dans mon cou et le dos. Passant ma main dans les cheveux, je constate une grande fente en V dans le cuir chevelu. J'ai aussi différentes blessures sur le corps.

Je secoue HENTGES et lui crie : " Dépêche-toi, l'avion brûle! ". Je m'aperçois alors qu'il a le pied gauche bloqué dans le palonnier. La trappe d'évacuation au-dessus de nos têtes - deux panneaux à ouverture latérale est bloquée et son ouverture est impossible. Je peux vous dire que se battre pour sauver sa vie, ça compte !

Alors que les cartouches des mitrailleuses commencent à exploser et que l'incendie prend de plus en plus d'ampleur, je cherche une issue autour de moi. Le nez de l'avion en plexiglas (l'emplacement du bombardier) est en partie cassé. Juste le passage d'un homme! A ce moment, je m'aperçois que je n'ai plus de chaussure au pied droit... Une bombe s'est détachée de la soute, est passée sous mon siège et s'est arrêtée dans le couloir du bombardier. Avant de m'engouffrer dans l'étroit passage, je m'assure que HENTGES s'est libéré de son piège et qu'il est prêt à me suivre.

Me retrouvant à l'extérieur, bien que déchiré de toute part, je me sens heureux que nous en ayons réchappé. Soudain, j'aperçois une dame qui garde ses chèvres et je lui crie : " N'approchez pas, les bombes vont sauter ! ". Au même moment, je vois VEZAN s'échapper à l'arrière par le sabord en se tenant le bras. Je me dirige alors vers un petit muret en pierres sèches, puis plus rien. Je suis tombé dans le coma...

Je reprends connaissance chez le boucher du village, allongé sur une table. Des gens, autour de moi, s'efforcent de me donner les premiers soins. Je m'enquiers alors de mes camarades et de l'avion. Il a déjà explosé et je n'ai rien entendu !

Après vingt jours d'hôpital et de convalescence, je retrouve mes camarades de combat qui m'ont préparé une petite fête. Et les missions reprennent, nombreuses. Mais la météo s'est améliorée depuis février et nous sentons que la fin approche.